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Poésies de langue française



de  


Collection « Anthologie Seghers »
Editions Seghers




GÉRALD BLONCOURT (HAÏTI)

J’ai mal au monde

J'ai mal au monde qui meurt j'ai soif et bois mes pleurs humiliés d'égorgés disparates j'ai mal aux tripes de ma planète j'ai l'oubli de mon chapelet d'enfant j'ai la mémoire de celui des bombes à vomir mon humanité ravagée je hoquette d'espérance vaine au fracas des armes mains raidies de ruines luisantes de larmes gluantes de sang fleurs fendues d'acier sur mes volcans éteints bourgeonnant de râles j'ai mal à mon baiser j'ai mal à mes frères africains sud-américains à ceux de mon espèce aux humbles violés à ceux d'Irak de Malaisie de Papouasie à ceux de Singapour du Nicaragua de Grenade de Panamá de Cuba d'Haïti de Saint-Domingue de Guadeloupe et de Martinique j'ai mal au métèque que je suis j'ai mal aux battus volés séquestrés écrasés pulvérisés brûlés j'ai mal au monde qui s'abîme brûle se consume j'ai mal au tocsin des injustices milliardaires à la faune au pélican-pétrole j'ai mal à ma gorge nouée de vipères yankees j'ai mal à ma tendresse au bonheur à la neige qui tombe sur les tombes et sur Paris en ce 6 février 1991 j'ai mal à la poésie sacrifiée de l'espèce humaine...
J'ai mal aux étoiles au labeur à la culture j'ai mal à la littérature désuète j'ai mal aux regards d'amour j'ai mal à mes habitudes de vivre j'ai mal à l'espoir...
J'ai mal au monde que j'habite...

Le rebel...


Un visage-temps-pluie-tempête-saison
Un visage-doux-dur-émouvant
inquiétant-volcanique
Un visage marqué-au-fer
à la lave-à la bave
Un visage-océan-lichen
Un visage-ombre-et-lumière
vent-et-écume
Un visage-canne-à-sucre
raz-de-marée
écorce-et-racine
Un visage-patate-douce
igname
malanga
choux-palmiste
Un visage-cirouelle
Un visage-sapotille
Un visage-à corps-défendant
Un visage-à-bouche-que-veux-tu
Un visage-ouragan-hurlements-cyclône

Un visage-au-galop
Un visage-à-rhum-à-clairain-à-tafia
Un visage-calebasse
Un visage-palme
étoile
firmament
(…)
Un visage à habiter notre conscience
à hanter notre devenir
à labourer notre souvenir
Un visage à en crever de tendresse
à en crever les nues
à en crever d'envie
à en crever d'Amour.


LINDA MARIA BAROS (ROUMANIE)

Zoom-poésie ! Credo

La poésie est une machine à hacher par-dedans les labyrinthes et les distances. Et les mots qui la composent – des signes de reconnaissance pour ceux qui cherchent à voir en deçà de l’ordre des choses. Autrement dit, la poésie ressemble à un énorme haut-parleur qui fait ressortir, des couches fossiles de l’âme humaine, l’énergie intarissable de la tornade du premier battement de cœur. Aussi une guérilla poétique, fondée sur le talent, l’enthousiasme et la force des poètes francophones, peut-elle toujours lutter contre la réalité en détresse du monde moderne, afin d’anéantir le culte du banal, l’écriture à profil people, les préjugés, l’immobilisme et les lieux communs ! Mais pour que la poésie se change en machine de guerre, il faut que sa descente dans le quotidien soit frappante, il faut qu’elle décoiffe ! J’ai toujours cru qu’un véritable commando poétique a le courage et la vigueur nécessaires pour donner un nouveau visage à la littérature, pour remuer la vie de l’intérieur et pour dévoiler un monde où l’on peut vivre sans devoir enfiler tous les jours une chemise de kevlar.


B. C. B. G.


Lorsque la nuit ne décante plus son sang violet,
le matin se jette sauvagement sur la ville,
comme une vague de motards,
que le matin déshabille en chemin,
jusqu’à ce qu’il ne leur reste
que les pointes et les boucles d’oreilles,
jusqu’à ce qu’ils restent collés
comme un crachat sur le guidon,
sur la carcasse, sur le carter d’inox.

Le matin éraillé tire avec ses canons d’échappement :
jette sur la ville le crachat ténu de l’indifférence,
bondit fringant sur les dômes figés

et sur les crânes chauves
des fonctionnaires cirrhotiques,
qui tournent dans les bureaux
comme des mouches sans tête.
(C’est de là que vient
le bourdonnement des stylos billes
qu’ils cognent contre leur poitrine,
contre leur cuirasse de morve.)

Un matin jaunâtre,
qui tire avec ses accélérateurs de particules
sur les dômes figés.
Et qui s’écoule enfin au long des murs
comme la pisse, dans de petits lingots d’ambre.

Encore un matin.
Les fonctionnaires me vendent,
tranquilles, dans leurs papiers.


Une piste imaginaire

Si tu t’empares d’un peu de terre,
d’une feuille évadée de sa branche,
est-ce bien pour te souvenir
de ce qui s’est effondré trop tôt
avec la discrétion de l’ombre
glissant sur un mur ?

En cherchant ce pays
dont les distances
ont brouillé la géographie,
tu parviens à suivre
une piste imaginaire
qui te ramène sans cesse ailleurs.
Tu es resté sur l’autre versant,
tu as tenté de te rejoindre,
mais tu n’as saisi que le vide et le vent.

Ce pays ne t’appartient pas :
aucune saison pourtant
ne fera place
à ce qui s’appelle l’absence.

Ce qui te porte encore
plus loin que l’horizon,
c’est cette lueur passée
que ton regard a conservée
et qui met en relief
un sommet, une vallée
que les distances n’ont pas abolies,
cela qui te permet
de marcher à l’aveugle
le long d’une route,
de traquer l’absence,
même quand les balises
ont disparu.

 

un service exelio